Fusillade de Dawson – 10 ans plus tard, je me souviens encore…

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Photo REUTERS/Christinne Muschi (CANADA)

La mémoire est une faculté qui oublie, dit-on. Eh bien pour la plupart des gens, le 13 septembre est une journée comme les autres. Pourtant, 10 ans plus tôt, tous les yeux étaient rivés sur les images de la «tuerie de Dawson» qui défilaient en boucle dans les médias.

Eh oui, 10 ans déjà…

Pour plusieurs, le 13 septembre est redevenue une journée comme les autres, mais pas pour moi. Dix ans plus tard, c’est toujours impossible d’oublier.

Je n’avais jamais écrit sur la fusillade de Dawson. Parce que lorsqu’on écrit, on revit, on ressent à nouveau. On rouvre une plaie pas tout à fait fermée.

Alors pourquoi maintenant? Parce qu’il est temps de tourner la page. Mais pour la tourner, il en faut une.

Quand on apprend que j’étais là, on me regarde avec des yeux dubitatifs. Quand on apprend que j’étudiais dans la cafétéria, non loin du tireur, on me croit plus ou moins.

Ah oui? Vraiment?

Un classique, cette habitude de croire que ça n’arrive qu’aux autres.

Mais c’est qui ça, les autres?

Collège Dawson


POW!

Qu’est-ce qui se passe? C’était quoi ça??

POW POW POW!!!

Shit, des coups de feu. Qui?

Pas le temps de se retourner pour voir. Il faut courir, parce que les coups de feu ne se font pas attendre. On se protège la tête, mais en vain. Si on doit être touchés, ainsi soit-il.

Alors on pleure devant notre impuissance. On pleure aussi devant les sorties de secours qui prennent un temps fou à s’ouvrir.

Pendant qu’on court pour se donner une chance, certains étudiants se cachent sous les tables et derrière des chaises. Mauvaise idée, mais ça, ils ne le sauront que plus tard.

Il y en a combien? Est-ce qu’on est encerclés?

On ne sait pas. On ne sait rien. Est-ce qu’il y a des morts, on ne sait pas. Mais des blessés, il y en a. Ça, on le sait.

Des expressions de terreur se dessinent sur les visages. Ça crie, ça crie encore. Ça se bouscule, ça tombe au sol. Ça se cache. Vision d’horreur. Il faut fuir.

Alors on monte, encore et encore, jusqu’au 4e étage.

Et si c’était une attaque terroriste?

Pas le temps de parler. On entre dans une classe, paniquées, épuisées, traumatisées. Mais au 4e étage, on ne se doute de rien, encore.

Le professeur nous regarde, tiraillé entre l’idée de nous croire et de semer la panique, ou de nous ignorer, tout simplement.

On nous rejette du revers de la main. On nous rit au visage, les élèves aussi.

Pas le temps, on change de classe. On nous croit. Le professeur nous conseille de rester groupés. Par la fenêtre, des policiers, des ambulanciers, des journalistes. Le chaos total. Dans ma tête, le vide.

Après un moment, un élève propose de sortir de la classe.

Et s’il y a plusieurs tireurs?

On doit essayer pareil. On réussit finalement à sortir du collège. On nous dit que c’est fini, que tout est fini. Mais c’est pas vrai. Ça ne fait que commencer…

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Quelques jours plus tard, on me convoque au collège. On a retrouvé les effets personnels que j’avais laissés dans la cafétéria.

On m’amène dans une salle de classe. Un agent de la GRC m’attend déjà. Il ferme la porte.

BOOM

Je sursaute. Ouf, ce n’était que la porte.

Son complet-cravate noir clash avec le décor. Il clash aussi avec ma sacoche PUMA rose qu’il tient entre ses mains. Sac à main que j’avais laissé dans la cafétéria.

BANG

Je sursaute. Ouf, il a seulement accroché un pupitre au passage.

Il me pose plein de questions, mais tout ce que je veux, ce sont mes affaires.

Tu as vu combien de tireurs? Il avait une mitraillette, un simple fusil ou les deux?

Je réponds vaguement à ses questions. Alors il me demande si je veux vraiment ravoir mes effets.

Pourquoi?

Il y avait pas mal de sang dessus, mais on a tout nettoyé, surtout ton porte-monnaie, il était imbibé.

Vous avez « nettoyé » mes effets?

C’est tout ce que j’ai réussi à répondre, la gorge nouée.

Ils n’ont pas « nettoyé » mes affaires en vrai, ils ont effacé tout ce qui était visible à l’œil nu. J’ai pris mes choses et je suis sortie de la classe.

BOOM

Je sursaute encore. Merde, c’est juste cette foutue porte.


J’ai mis mes écouteurs sur mes oreilles et j’ai appuyé sur PLAY. Je suis sortie de l’atrium, j’ai pris le métro et je suis rentrée chez moi.

J’ai rencontré une connaissance dans l’autobus, on a parlé de choses et d’autres. Mais ma sacoche « nettoyée » pesait lourd sur mes genoux durant le trajet.

Je suis sortie de l’autobus à mon arrêt et j’ai repris le cours normal de ma vie.

Comment fait-on? On le fait, c’est tout.

J’avais 17 ans. J’en ai 27, et maintenant, j’ai une autre sacoche, un autre porte-monnaie. Une autre vie aussi.

Mais je sursaute encore à tous les BOOM, BANG, POW que j’entends

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